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Ciné-club coréen : derniers fruits, derniers feux d'une première saison - par Alain a.

Dernière mise à jour : 30 mai 2022


Samedi 6 mai à 19 heures s'ouvrait le dernier volet de cette première saison du Ciné-Club organisé par Han Kyung-mi au Centre Culturel Coréen, la place des femmes dans la société coréenne, un thème «  dont vous imaginez très bien qu'il est important pour moi  » nous dit en ouverture notre hôtesse.


Ce soir-là on vit l'Arche de Chasteté, film de 1962 dont l'intrigue se situe dans les années 1920. Ce film, présenté au Festival de Berlin en 1963 puis perdu, retrouvé à Taïwan en 2005, re-présenté à Cannes en 2007 dans un état assez dégradé mais qui laisse apprécier la splendeur d'une photographie en noir et blanc vouée à une érotique quasi élémentaire, minérale, de la fusion homme-femme, dont les relations sont en ce début XXe siècle totalement entravées par les règles archaïques d'un confucianisme (établi en Corée au XVe siècle) à trois valeurs cardinales : de loyauté, de piété filiale et de vertu des femmes – particulièrement celles de haute extraction.

Ce que voulait symboliser cette arche de chasteté, hérissée de bois et de fer, que l'on installait non seulement à la porte d'une maison mais aussi à l'entrée d'un village où résidait au moins « une veuve tenue de rester veuve », condamnée pour le reste de sa vie à une stricte solitude au seul service de sa belle-famille. De tout temps l'art comme les relations amoureuses explosent tous les cadres, et dans l'Arche…, l'aristocrate tombera enceinte du journalier. La toute dernière partie du film se passe vingt ans après et reflète à la fois les décombres de ce qui fut – coutumes, esprits et corps – et, peut-être (mais à quel prix ?) la route fragile qui mène aux avenirs.


La projection fut l'occasion, c'est le charme des ciné-clubs, d'une discussion animée, laquelle, partant du film que l'on venait de voir, mettant en lumière tels et tels principes de prise de vue, telle organisation du scénario, tel questionnement sur les personnages… dériva naturellement sur l'état de ces mêmes relations entre femmes et hommes il y a un siècle mais aussi de nos jours. « Selon le confucianisme, nous expliqua Kyung-mi (un confucianisme dont en Corée on n'est pas vraiment sorti) la femme a trois hommes à respecter : le père, le mari, le fils. » Rappelons que dans son très beau Sans prénom, court-métrage de 2013, Han Kyung-mi dévoile et dénonce comment les Coréennes en viennent à y voir s'oublier – aujourd'hui encore – leur identité la plus intime.


« Nous on vient de là, on vient de cette Arche. Notre condition féminine vient de là. On est parties de très bas… Amies françaises, je vous félicite de n'avoir jamais connu cela… Même si je sais qu'au Moyen-Âge européen, on avait ici non pas des arches célébrant la chasteté mais des ceintures la protégeant. » L'objet des trois séances de mai et juin permettra d'observer les lentes évolutions de la condition féminine en Corée à travers les années cinquante, soixante-dix puis quatre-vingt-dix.


Ces rendez-vous cinématographiques programmés par le Centre Culturel Coréen sont une chance, gratuite en plus, aussi bien pour les amoureux de la Corée et de la culture coréenne que pour les cinéphiles : des films rares, difficiles à voir (même à Séoul), des pierres coréennes blanches & noires et méconnues délicatement posées dans le jardin de l'histoire du cinéma mondial, une présentation et une discussion éclairée par l'érudition joyeuse – le gai savoir – de Han Kyung-mi qui d'un rien nous apprend quelque chose, sait replacer les œuvres dans leur époque et les artistes au sein d'un continuum où équipes techniques, amitiés, compagnonnages et couples se forment et se reforment, propose bien sûr des analyses de plans et de scénario. « Tu vas voir. La présentatrice elle est vraiment cool. Je l'adore » chuchota au tout début de la séance une jeune fille à une autre qui venait de la rejoindre, un rang derrière moi. La chuchoteuse a tout à fait raison. Kyung-mi est cool. Un régal d'empathie, de fine érudition, et de partage.


Centre culturel coréen 20 rue la Boétie 75008 Paris

01 47 20 84 15

entrée gratuite - réservation fortement conseillée


Notez que le 15 juin 20 h 30 à Montigny-le-Bretonneux (78)

le cinéma Jacques Brel organise une projection-débat

de 4 films de Han Kyung-mi.



Séance juste passée : vendredi 20 mai
Madame Freedom de Han Hyung-mo (1956)

Dans ce film, qui regarde ostensiblement vers le grand œuvre hollywoodien, se développe dès le générique, sitôt le premier plan, puis scène après scène, le thème de l'intrusion occidentale dans le sein des seins coréen : les relations confucéennes entre les sexes. Corrodant celles-ci de façon aussi inespérée que scandaleuse, douloureuse (c'est un drame, c'est la vie) que… délicieuse (c'est la vie, c'est une comédie). Dès le début, on pressent qu'aucune digue ni double porte ni mur ne sera à même de contenir cette vague qui, à l'occidentale est parfum et désir et musique : des Feuilles mortes à Gershwin, en passant par du jazz, du mambo, des valses et du tango… Contrairement à ce que le titre donne à attendre, aucun personnage ne porte le nom de Freedom. Mais chacune des protagonistes fait, à sa manière l'expérience enivrante de la liberté. Si le public s'est voluptueusement et en masse laissé choquer par le conte d'une femme, mère et épouse, qui prend un emploi (première horreur) puis s'engage dans une liaison (deuxième horreur) avec un homme lui-même marié (troisième…) afin de vivre quoi ? sa vie peut-être, et s'est émoustillé de la frontalité d'images outrageusement érotiques (pour l'époque : de la danse, des regards, des dires même et aussi un… baiser. 14 secondes, le baiser), ce qui à mon humble avis a autrement remué les esprits et en secret les âmes (toujours désirantes, les âmes) tient à ce que sans exception tous les personnages du film sont à peu près innocents d'où leur désir les mène. Ne serait le baiser, jusqu'aux dernières secondes de ce que les spectateurs savourent comme une love affair, à aucun moment SoonHyoung n'a le sentiment d'être en train de tromper son mari professeur. De même qu'à aucun moment celui-ci n'ouvre les yeux sur ce que signifient ses promenades printanières avec son élève préférée, à aucun moment celle-ci, qui, elle, est véritablement libre c'est-à-dire célibataire, ne perçoit l'abîme dangereux sous son cœur qui bat. Il en va ainsi pour tous les autres : de l'étudiant cavalier qui découvre que changer de maîtresse lui est plus facile que d'avoir une chemise neuve à celle qui se rêve femme d'affaires et, éperdument naïve s'en remet à un escroc dépassé par ses cavaleries. En sorte qu'après vision je dirais que Madame Freedom, loin d'être le surnom d'unetelle, serait l'air même que tous et toutes respiraient là, en Corée, trois ans à peine après la fin d'une guerre qui avait coupé en deux le pays, et que le filmage s'ingénie à rendre invisible. Un capiteux parfum auquel ils et elles aspiraient. L'air de la Liberté. Celle-ci ne coûtant que presque rien aux uns (sauf, à coup sûr, leur âme, c'est mon avis) et presque tout aux unes (préservant l'âme peut-être). Une merveille. D'une inaltérable modernité.


« Je n'oublierai jamais la première fois que j'ai vu Madame Freedom. J'étaiscensée travailler à un livre sur le cinéma asiatique contemporain et sa relation avec Hollywood et j'étais au milieu de ce que je pensais être un bref détour par le cinéma sud-coréen d'après-guerre. J'avais rencontré des références à Madame Freedom qui le qualifiaient de “film coréen le plus célèbre des années cinquante” et j'avais décidé qu'il était temps de voir ça par moi-même. C'est ainsi que je me suis retrouvée assise face à un vieux téléviseur, dans une petite pièce froide et poussiéreuse, au fond des rayonnages de la bibliothèque Harvard-Yenching. Je ne me sentais pas vraiment à ma place. En tant qu'étudiante en études américaines, je n'étais pas familière avec la disposition et les protocoles de cette bibliothèque qui abrite la collection d'études asiatiques de Harvard : je ne pouvais pas même déchiffrer les titres des livres sur les étagères lorsque je passais devant. Mon sentiment de dépaysement s'est toutefois dissipé au fur et à mesure que je regardais le film, se transformant en ce que l'on ne peut décrire que comme de la joie. Madame Freedom est un film fabuleux […] un mélodrame contemporain [dont] l'héroïne mécontente s'apparentait aux épouses et mères malheureuses des scénarios hollywoodiens […] Cependant, ce qui m'a le plus marquée, c'est son style. J'ai été frappée par la maîtrise des conventions manifestée par le réalisateur Han Hyung-mo, par sa confiance en un montage analytique, l'audace de sa caméra mobile, la densité de sa mise en scène et l'abondance de sa musique […] Comment était-il possible de réaliser un film d'une telle qualité technique trois ans seulement après la fin de la guerre de Corée, alors que le pays était encore en reconstruction ? Qu'est-ce que cela signifiait de présenter un personnage féminin aussi audacieusement moderne dans une société confucéenne conservatrice ?  »


Christina Klein – Cold War Cosmopolitanism

University of California Press, 2020, traduction d'Alain a (livre non publié en France)


Séances à venir


Vendredi 3 juin à 19h

Yeong-ja’s Heydays de Kim Ho-sun (1975)avec Yeom Bok-sun et Song Jae-ho

nous découvrira un couple forgé par la rencontre entre deux jeunes gens emblématiques de la Corée de la reconstruction sous emprise américaine. Est-ce pour souligner cela que le titre international du mélodrame est en anglais ?

Yeong-ja et Chang-su filent des trajectoires différentes, l'une et l'autre affrontées aux sempiternels mécanismes de domination sociale. Lesquels s'exercent sur les femmes évidemment, mais aussi sur les hommes – et, toujours, sur celles et ceux de ce que d'aucuns appellent le bas de l'échelle. Mais à l'horizon des luttes, cette lanterne flottante, est-ce le bonheur ?





Et pour finir en beauté

Vendredi 10 juin, 19h : Happy End de Jung Ji-woo (1999)avec Choi Min-sik, Jeon Do-yeon et Joo Jin-mo


Une œuvre plus légère, sentimentale, nostalgique, raffinée, qui interroge l'histoire qu'un couple s'invente pour lui-même, et qui au regard des films précédents de la sélection témoigne d'une évolution certaine des relations entre partenaires masculin et féminin. Happy End ? Le titre n'est sans doute pas à lire comme une affirmation, certainement pas comme une conclusion mais comme une question ouverte sur un bonheur qui toujours s'échapperait…


Les places sont gratuites, la réservation ultra-conseillée. Par ailleurs, ces semaines de mai et juin seront l'occasion pour le Centre Culturel de sonder (par mail aux dernières nouvelles) la satisfaction et les attentes des spectateurs face à cette initiative qui n'a pas encore un an. Laissez vos coordonnées, venez nombeuses-et-breux.


Ecrit par Alain a.


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