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  • Alain a

Made in Korea


lecture entretien avec Laure Mi Hyun Croset ci-dessus photographiée par Bruno Fabresse



Sait-on jamais quand une rencontre commence ? Quand une conversation s'ébauche, le sujet en est-il déjà le centre ? Soudain on est au cœur, on ne s'en est pas aperçu mais se découvrent les merveilles. Je remercie Laure Mi Hyun Croset d'avoir bien voulu m'accorder ce long entretien qui eut lieu par téléphone jeudi 16 novembre après-midi, il faisait grand soleil à Paris, elle m'appelait de Genève.


Notre conversation intéressera, je pense, toutes celles et ceux qui aiment lire-écrire, qui veulent savoir comment se tisse un texte, et par quoi tout récit avance. Comment grammaire donne vie, comment un seul mot peut changer tout le sens.


Et puisque Laure Mi Hyun Croset écrit un français qui nous vient de par-delà une frontière, voire plusieurs (comme tout un chacun, n'est-il pas vrai ?), j'aimerais avant qu'elle ne parle dire ce que je ressentis à la lire : qu'elle serait un écrivain français du 18e (siècle) qui plonge dans la langue actuelle comme on nage dans la mer.


alain a, paris 21e (arrondissement)ooooo




Il y a d'abord un long temps de recherche, fouillé, je lis énormément, me dit alors Laure Mi Hyun,

je vois des films, me documente de toutes les façons possibles : comme en approche du texte que je me prépare à écrire…


…Pour Made in Korea j'ai de plus fait un nouveau séjour en Corée afin de vérifier si les éléments factuels que je rapporte sont avérés, exacts. Là, je me suis rendu compte que beaucoup de choses avaient changé depuis mon voyage précédent, si lointain et si proche en même temps (2015). Dans les quartiers de l'hypermodernité coréenne, comme Gangnam, l'écart avec le mode de vie européen est devenu gigantesque. Ailleurs, les endroits de passé préservé se sont muséifiés, comme ici mais en visant – comme en certains sites ici de prestige – une sorte de haut de gamme élaboré : de l'artisanat très choisi, dont on met en lumière la rareté, le caractère exceptionnel afin d'en rehausser encore la valeur. Dans cette ruelle, qu'on aurait dite reconstituée, du quartier traditionnel de Séoul, je revois la minuscule pension où j'ai séjourné… Chambres louées à la nuitée ou à l'heure, ça dit des choses sur le type d'hébergement, une forme de convivialité simple, de bon sens domestique voire écologique qui sans doute n'a pas résisté aux années Covid : produits de toilette en conditionnement grand format ce qui implique qu'ils sont partagés par les hôtes…





Et si mon protagoniste n'a pas de prénom, c'est que je souhaitais une focalisation interne. Imaginons que je l'aie appelé Léonard, ou Albert : je l'aurais alors particularisé, par les connotations je lui aurais assigné un temps, une origine, une filiation étymologique, et l'aurais en partie figé dans l'esprit de mes lecteurs. Au sein de la narration, lors d'une conversation avec Tim, ce jeune Irlandais qu'il rencontre en Corée, j'aurais eu à écrire quelque chose comme « Albert confia à Tim que… », ce qui place le lecteur en spectateur, comme face à un écran de cinéma. Or, je ne voulais pas qu'on soit extérieur. En écrivant « Il confia à Tim que… », insensiblement on se retrouve “à l'intérieur” même du personnage et les événements, les mésaventures, les rencontres, on les vit avec lui… Les émotions, les gestes, les coups reçus, on les reçoit plus immédiatement que si c'était Albert qui prenait l'avion, Léonard qui prenait un gnon. C'est également vrai pour l'évolution de la pensée du personnage : sur le diagnostic posé au départ, sur le voyage qu'il vit, sur lui-même en fait… Avec ce il s'installe une autre proximité que celle du je des autofictions ou du discours, une distance qui n'est pas celle du spectacle, non plus, ni celle du roman classique dont je suis pourtant une fervente lectrice… Donc effectivement, “il”, moteur de Made in Korea, est le seul protagoniste qui n'y soit pas nommé. De la même manière, lorsque j'ai cherché comment nommer ce jeune historien qui va prendre une importance certaine dans le parcours de mon “héros” ou “antihéros” (il n'est pas bien glorieux au début), j'ai voulu ne pas lui donner un prénom long ou compliqué, je désirais quelque chose de court, bref. Je voulais un prénom aussi léger qu'un pronom.


 

AA : C'est particulièrement réussi. Outre l'étymologie (Timothée, du grec honorer Dieu ou dieu honoré, or « Tim était son dieu ! » songe il vers la fin), Tim m'a fait immédiatement songer au pronom anglais “him”. J'ai trouvé cela très joli, que les deux protagonistes de votre bref roman partagent cette nature pronominale, qui d'un certain point de vue est le contraire de l'anonymat puisque les pronoms sont avant tout relationnels. Je dis je, tu dis je, vous dites je… Et puis il y a le il donc, et les elles, les ailes peut-être. De la même façon étymologiquement inexacte mais ô combien chère à mon cœur, Séoul est un nom qui a fait battre ce cœur dès que je l'ai connu parce que dans mon esprit il s'est indissolublement lié à “soul”, l'âme dans la langue que j'ai parlée le plus tôt dans cette vie. Or, dans Made in Korea vous avez placé un chapitre Séoul exactement au centre de la composition (c'est le chapitre 4 – ou round 4 – sur les 7 que déploie le livre, il y en 3 avant, et 3 après), peut-être au centre de la narration des aventures de “il” et au point médian du changement qui s'opère en lui.


 

Laure Mi Hyun Croset : Vous avez sans doute remarqué le zoom, en resserrement continu. On va du plus large, Monde chap. 1, au plus étroit, Organe chap. 7. Je voulais cela, je tenais à ce que ce microroman, qui s'est écrit vite si je compare à ma façon habituelle de travail­ler, témoigne au fur et à mesure de l'évolution d'il, du fait de ce diabète qu'on lui a annoncé avant même la première ligne : la première phrase, c'est « Le diagnostic était tombé. » Sitôt la deuxième on est projeté dans l'obligation qu'il a de changer drasti­quement sa vie pour échapper à la fatalité qui vient de lui être assignée, pour y survivre pense-t-il alors. Pour vivre enfin, peut-être.


 

AA : Vous résumez cela de façon aussi lapidaire que savoureuse, glissant donc, par focalisation interne du point de vue au point du cœur :

 

« Ayant parcouru quelques ouvrages qui promettaient des guérisons miraculeuses du diabète de type 2, il avait rapidement compris qu'il devrait modifier plusieurs para­mètres de sa vie actuelle. C'était très facile à retenir. Il devait faire l'inverse de ce qui constituait le délice de son quotidien… ».

 

Ce type de mouvement, caractéristique de votre écriture, ce genre de prise à revers (qui, clin d'œil sportif, me ferait personnellement plus penser à l'aïkido qu'au taekwondo) faisant basculer la lecture de “plusieurs (ou quelques) paramètres” en un “faire l'inverse de tout” sur la pointe d'une aiguille “très facile à retenir” est à mes yeux un des délices stylistiques de Made in Korea.




Laure Mi Hyun Croset : Je n'aime pas les linéarités obligées. Je suis une lectrice passionnée du roman classique du XIXe, j'aime plus que tout les romans de formation, le thème du voyage initiatique, mais je ne voudrais pas écrire quelque chose de strictement linéaire, je ne voudrais pas d'une initiation dont on suit pas à pas les étapes jusqu'à une fin prévisible, heureuse ou malheureuse. Ce qui n'empêche pas que je ne perde pas de vue où je veux aller. Le plus souvent, connaître la fin est même mon point de départ. Pour Made in Korea, j'avais à l'avance décidé que ce personnage — le moins identifiable à moi possible – ne réussirait pas sa quête, ne deviendrait pas un champion de taekwondo comme il peut le fantasmer, oh, pas très longtemps, au début du livre…

 

AA : Pourtant il réussit autre chose.

 

Laure Mi Hyun Croset : C'est tout à fait vrai. Au point que lors des rencontres dans les salons, les librairies, beaucoup de lecteurs m'ont confié combien ils avaient aimé ce personnage plutôt caractérisé par ses défauts, et combien ils voudraient le retrouver dans un autre livre. Alors que pour moi le sujet est clos.

 

AA : Comment s'est décidé le projet ? J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'une commande…

 

LMHC : Pas exactement. Disons que je me sentais au milieu d'une période assez compliquée de ma vie littéraire — j'ai un roman achevé en lecture depuis longtemps au sein de plusieurs maisons d'édition, Albin Michel éditeur de mon précédent livre publié à Paris (Le Beau Monde, 2018) n'ayant pas souhaité exercer son droit de suite —, et de ma vie tout court. Je venais d'apprendre que j'étais moi-même atteinte d'une forme très rare de diabète, d'origine génétique, ce qui m'a renvoyée à un questionnement premier, celui d'être une enfant coréenne adoptée par une famille suisse… alors que je me laisse plus volontiers présenter comme romancière suisse née à Séoul. J'ai eu le sentiment que mon esprit et mon corps me lâchaient en même temps. Cette inquiétude m'a poussé à me lancer dans un projet plus léger, plus avenant, un projet que pourrait publier Giuseppe Merrone de BSN Press, mon très cher éditeur de Lausanne, qui me soutient vraiment et se montre toujours enthousiaste face à mes initiatives. J'ai pensé écrire un nouvel Uppercut — mon troisième dans la collection, et mon quatrième ouvrage chez BSN. Uppercut est une collection de fictions brèves associant sport et littérature. C'était parfait : j'ai songé à un texte bref de 50 feuillets.  Et si je racontais l'histoire d'un adopté d'origine coréenne, diabétique en surpoids qui, sitôt le diagnostic confirmé, décidait de se rendre en Corée pour s'y soigner en se nourrissant sainement et en s'initiant au taekwondo, un truc insurmontable pour lui ? Sauf que Giuseppe, décidément enthousiaste m'a proposé : « Mais cette fois, va au-delà du format novella, vise la centaine de feuillets. »  La somme de travail n'était plus identique : on passait d'un appartement à une demeure. Il avait raison, cette idée que j'avais moi-même avancé a dépassé mes prévisions. Diabète, Corée, AdoptionSport par contrainte de collection ; ça faisait beaucoup. C'est devenu Made in Korea, que BSN Press a co-édité avec OKAMA.




AA :  Made in Korea s'est-il écrit comme vous l'imaginiez : un livre vite ?

 

LMHCEn terme de temps de rédaction, oui. Mais comme je l'ai dit plus haut, pour ce livre-là plus que pour les autres Uppercut, le travail initial d'approche, de recherche, a été important. Je tenais absolument à être exacte sur le diabète, à écrire des choses médicalement prouvées, je ne voudrais pas avoir des morts sur la conscience. J'ai beaucoup lu sur le diabète (ce qui sans doute répondait au départ à mon angoisse intime) et j'ai parlé à mon médecin. Et aussi je voulais ne pas dire trop de sottises sur le taekwondo. Après avoir lu quelques documents, je suis surtout allée à Séoul où j'ai eu la chance d'être admise à visiter le Kukkiwon, le siège mondial et le temple de cet art martial. Le voyage à Séoul n'était pas que pour le taekwondo d'ailleurs, je tenais à fact-checker tout ce que j'avais pu écrire sur la ville, et j'ai eu à modifier quantité d'informations juste avant l'impression.


 

AA :  De la phase de recherches au fact-checking on vient d'enjamber l'écriture ! Comment travaillez-vous, comment s'écrit un livre ?


LMHC : …Arrive un moment où soudain je sens que je peux m'y mettre. Alors, à l'ordinateur, je déroule le ruban de l'histoire qui vient, je n'arrête rien, ne censure rien, ça écrit, je prends tout. Je conserve surtout ce qui me surprend : survient souvent qu'un personnage prenne le pouvoir, qu'apparaisse de l'inattendu. « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux » disait René Char. Ce qui se génère dans ce premier élan, tendu vers la seule chose que je sais du récit projeté, la fin généralement, est véritablement un brouillon, nul autre que moi ne pourrait le relire… Mais c'est aussi mon marbre de Carrare, ce solide duquel je ferai surgir, en le sculptant, à force çà et là de corrections, d'effacements, de regards et relectures, l'histoire idéale qu'il enfermait, et meilleure que mon projet de départ. Beaucoup, beaucoup d'effacements. J'élague énormément. Le second temps est celui du travail sur la langue, qui est ce qui m'intéresse le plus, la quête de la bonne manière de dire telle péripétie, tel sentiment, telle évolution fugace du personnage. Une recherche fondamentale de l'expression adéquate mue par mon amour de la langue et de mon intérêt pour la perception. Mon attention se porte sur des choix non seulement narratifs mais syntaxiques, susceptibles d'emmener celle ou celui qui va recevoir l'histoire. Je suis capable de passer deux heures sur une seule phrase, sur quelques mots et en vérité, ce travail-là pourrait ne s'arrêter jamais. Il est souvent arrivé que je corrige lors de mes propres lectures de mes textes des segments de phrase. On m'a dit que mon écriture faisait “travailler” le lecteur, que tout n'y est pas donné. J'en suis heureuse parce que j'aime qu'il soit libre et actif, qu'il participe au sens.


 

AA : Tout n'est peut-être pas donné, mais tant est offert. C'est un des réels bonheurs de Made in Korea. Et c'est pour cela que je parlais d'un texte très délicatement et précieusement écrit… bien que vous soyez échinée à dire que vous aviez "fait vite", que c'était une bluette, juste une jolie histoire, littérairement moins aboutie – moins ambitieuse ? – que votre roman Le beau monde paru précédemment… Je tiens à ne pas dévoiler cette jolie histoire mais pour en faire goûter le style, et humer quelque parfum, en voici un bijou, nous dirons symptomatique plutôt qu'emblématique car très naturellement votre écriture privilégie la discrétion… boucles d'oreilles, peut-être, plutôt que rivières de diamant (quoique… j'y reviendrai) et tape à l'œil. Voici. Chères lectrices, et lecteurs, ne vous frappez pas, c'est au tout début du roman, page 2 :

 

« En fait la vraie surprise avait été – ce que le prénom épicène, Alix, dissimulait – qu'il s'agissait d'une femme. La docteure l'avait mesuré, pesé et lui avait pris la tension, qui était montée un peu lors de ce rapprochement. »

 

Pardon pour l'italique venant grossièrement souligner la délicatesse de votre écriture. Même plus de il dans la seconde partie de cette phrase, et le sujet en est la tension, une certaine tension. Mais comme cela nous fait ressentir le trouble qui éprend…

 

LMHCAh, moi, tout ce qui m'intéresse, c'est l'implicite. L'ellipse. Ce qui n'étant pas dit en dit plus encore… Écrire “Machin est amoureux”, c'est plat, aucun mouvement, plus rien n'est à faire. Je préfère donner à vivre ce qui émeut, oui : faire ressentir. Alors, merci ; si ce que j'ai tenté est perceptible, si cela vous procure à la lecture l'émotion à laquelle je tendais à l'écriture, celle que mon personnage a vécue, j'en suis heureuse.


AA : Si je plaisantais à propos de “rivière de diamant”, c'est que la brillante docteure qui l'ausculte et le touche, à presque tous les sens du terme, elle, elle a nom et prénom : Alix – « prénom épicène », écrivez-vous, dont il ne peut donc rien déduire à l'avance – Rivière, nom qui va de la source à la mer… Dans la suite du texte, elle ne paraîtra que dotée de son patronyme, Alix Rivière, entité aussi attirante que distante. Une étoile. Ça a un côté très collégien, elle pourrait être “Alix Rivière de 3e B” dont nous avons été amoureux alors mais elle n'était pas dans notre classe, mais on la regardait et elle, nous regardait-elle aussi ? Cela, très délicatement, sans psychologie assourdissante, situe là où il en est de sa vie…


LMHCVous avez raison. Mon personnage est très immature malgré ses 35 ans. Au début, ce qu'il remarque, avant la rencontre et qu'elle le touche, c'est que le médecin qu'il doit aller voir à cause ce « fichu concept de care » qui lui a valu un « cadeau » de sa cousine, tient cabinet dans son propre immeuble, et… a une configuration identique à celle de son appartement. Donc, même pas besoin de demander où sont les toilettes (rires).

 

AA : Dans ce tout premier chapitre que vous avez intitulé Monde, la narration note que : « sa généraliste » était, « avec sa mère et sa cousine, une des rares femmes non virtuelles avec qui il était en contact. » Comme pour rappeller sans y toucher que ce sont les femmes qui mettent au monde, et que pour le protagoniste, sans même qu'il en prenne conscience, s'initie là comme une nouvelle naissance, une mise au monde : du désir, des soins que l'on se doit à soi-même, du regard aussi peut-être, que l'on pose enfin adulte sur soi-même, sur les êtres qui nous ont entouré enfant, sur le monde… Cela l'amènera-t-il à quelque chose d'ailleurs, on part de très loin, ou plutôt on est de très longtemps immobile avec ce geek, comme vous l'appelez ce naufragé d'appartement dont l'île serait son salon, la plage un écran d'ordinateur, le coffre à trésor le frigo ? Mais votre retravail sur le texte ne s'arrête pas à une sculpture silencieuse de la langue, n'est-ce pas ? Auparavant vous avez employé le verbe “dire” et non “écrire”…


 

LMHCNon [éclats de rire!], c'est vrai. Je pratique le gueuloir, à la Flaubert. C'est-à-dire que les phrases que je polis, que le texte que j'ai écrit, je l'enregistre au dictaphone afin de comprendre comment ça sonne. Et j'écoute et je réécoute l'enregistrement. Je fais aussi une lecture du manuscrit à un ami pour entendre avec une nouvelle fraîcheur les mots que je connais presque par cœur. Cela dit, un livre est un travail d'équipe, le fruit de quantité de personnes alentour, j'ai plusieurs relecteurs, fondamentaux ! À la fin de chaque publication je ressens le besoin d'exprimer de tout cœur ma gratitude à ceux qui en ont accompagné l'aventure et qui m'ont, littéralement — littérairement ? – soutenue [de fait, les pages d'après la fin de chaque livre publié de Laure Mi Hyun Croset, sont consacrées à d'émouvants remerciements]



AA : A mes yeux, dans votre écriture sans ostentation et brillante se joue quelque chose de l'ordre de l'orfèvrerie. Au moyen de mots comme sertis, ajustés, volontairement placés ou subtilement, et plus volontairement encore -placés — afin de sonner vrai.

Je voudrais surtout que nos lectrices et lecteurs comprennent que ce presqu'imperceptible appareillage est au service d'une lecture fluide, sensible, incroyablement en vie. Bref, que c'est plaisir.

Made in Korea se lit d'une traite. Dans un alliage de rapidité et de profondeurs, de niveaux entre­croisés : tandis que la narration des événements avance, vous offrez à sentir plus que les émotions et les pensées, mais leur surgissement, leur trans­formation, l'étonnement face à une latence qui se révèle… Et ce qui est souvent très drôle, c'est que le niveau de ses pensées, lorsque le protagoniste les exprime, soit le lieu d'une ironie, d'un questionnement sans réponse, d'une petite dissonance. Cette distance intime, je crois bien que c'est une caractéristique essentielle de votre façon d'écrire, qu'on trouve dans d'autres de vos livres. Je pense en ce moment à S'escrimer à l'aimer et à Polaroïds (lesquels, tous les deux s'appuient sur un pronom), et que… c'est furieusement dix-huitième siècle. Est-ce que je dis des bêtises ?



LMHCNon, j'ai travaillé sur la langue parfaite dans des utopies des pré-Lumières, donc ce que vous dites fait parfaitement sens pour moi. Nous sommes le fruit de nos lectures.






AA : …Lorsque j'ai relu Made in Korea,

au galop, j'insiste, m'est apparu un autre aspect de ce roman rapide.

Quelque chose de quasiment musical, qui serait de l'ordre de la composition… ou de la boxe anglaise ! On l'a effleuré tout à l'heure, il s'agit du chapitrage. Made in Korea, qui se termine en haut de sa cent-septième page, est divisé, composé, en 7 parties, elles-mêmes composées de brèves et vives sous-parties (deux à quatre pages), 7 parties si légères qu'on peine à les appeler "chapitres". Spontanément venu le nom de rounds — sans doute en lien avec ce nom, Uppercut, de la collection qui accueille le livre (depuis, j'ai noté que S'escrimer à aimer, même collection, en comptait également sept ; et Pop-Corn girl, idem, six) ; mais aussi parce que ces rounds, eux-mêmes divisés en deux ou trois séquences qu'on pourrait dire séparées par un clintch (ici une page blanche, en boxe anglaise obligeant l'arbitre à séparer les adversaires ou partenaires accrochés l'un à l'autre afin qu'une distance retrouvée permette la reprise de l'assaut), gardent tout au long du récit la même structure formelle.


Jusqu'au chapitre pivot du livre (Séoul, 4), la phrase ou le paragraphe qui clôt le round fait allusion à l'alimentation de votre héros (laquelle alimentation influe précisément sur le diabète, et… devient de plus en plus coréenne) ; quant aux clintches à l'intérieur d'un round, même après Séoul ils sont quasi toujours en lien… avec les jeux vidéos auxquels il s'adonnait – on aurait envie de dire "auxquels il s'addictait” –, avec ce passé de lui qui s'accroche encore. Sauf qu'une inflexion a lieu dans la façon dont il perçoit et ces jeux et… ce passé. Quant aux fins de rounds, lorsque la clochette retentit, à partir de Séoul elles consacrent le présent même, l'appartenance ou pas, l'amitié et l'avenir. C'est magnifique : et pour le lecteur, et pour le protagoniste. Car dans le cours même du round Séoul, son but ignoré est atteint. En voici les clintches

 

…deux amis en un seul jour…


…depuis […] il n'avait pas vécu un si beau jour. (et il vient juste de se prendre une beigne)


et fin de round

« C'était bizarre de penser que la France était son pays d'adoption car il avait au contraire l'impression que c'était la Corée qui était en train de l'adopter […] »

 

…Son voyage n'est-il pas dès lors accompli ? Au mitan exact de l'ouvrage. Chère Laure Mi Hyun Croset, soit votre inconscient est mathématicien, soit votre esprit musicien ! ou l'inverse…



LMHCMerci, oui, je suis obsédée par la structure !


 

AA :  J'aimerais aussi réinterroger ce que vous avez dit plus tôt de ce zoom, que marquent vos intitulés de rounds… Une première voie initiatique du livre est la voie du diabète puisque si le protagoniste s'envole pour la Corée, c'est bien “à cause” de cette maladie qui vient de lui être diagnostiquée et du fait même qu'il est un enfant coréen adopté. Or, à mon sens cette voie-là, qui va du monde au corps en passant par la Corée… 

 

« Décidément il fallait qu'il bûche un peu mieux les spécificités de sa maladie. Il s'était concentré sur son pays d'origine, or le mal qui le rongeait occupait un domaine moins vaste, toutefois plus en péril : son corps. »

 

  …mènerait tout aussi bien du pancréas au cœur. De l'un et l'autre ne fallait-il pas prendre soin ?

Mais en même temps que le resserrement géographico-anatomique et narratif que vous avez souligné, ne pourrait-on voir s'élargir une seconde voie, qui serait la voie de l'amitié découverte, qui, elle mènerait au monde vrai. Ce serait dès lors un élargissement de l'horizon de "il", un approfondissement du soi peut-être…


Vous avez goût de laisser cela au seul gré des lectrices et lecteurs, à leur liberté d'esprit.

As usual chez vous rien d'obligatoire, rien surtout d'appuyé. Mais peut-être que ce mouvement-là que l'on voit naître dans le cœur même du protagoniste, et dans son esprit qui s'en fait le témoin, est l'un des plus opérants secrets de l'attachement qu'on se prend à éprouver pour lui — si mal parfait – et pour ce texte dans une langue lucidement écrite, j'oserai même dire amoureusement retrouvée à mesure que vous l'écriviez… Restons mystérieux afin d'en préserver la surprise… Ce qui ramène à vous à la fin. Ou au début.


À notre toute première rencontre, vous m'aviez confié votre crainte (je crois) d'être sans cesse ramenée par autrui à cette tarte à la crème (c'est moi qui le dit) de l'autofiction. Et,

pour vous en défendre peut-être, ou l'écarter d'un geste, n'aviez-vous pas dit quelque chose du genre «  Après tout, même pour écrire une absolue fiction, comme un roman de fantasy, n'écrit-on pas à partir de soi ? »Vous dites aussi que le titre Made in Korea est une manière d'ironie sur vous-même, qui avez été adoptée à 17 mois, et sur l'âme et sur l'histoire et sur le corps. Vous, et “il”, notez :

 

« Il avait l'impression qu'il était venu soigner son corps et que c'était son âme, s'il en avait une, qui morflait. […] Il aurait pu aller dans n'importe quel endroit en Asie où l'on pratiquait des arts martiaux, et ils étaient légion. Pourquoi avait-il précisément voulu aller dans celui qui l'avait abandonné à l'âge de 2 ans ? »


 

LMHCOui. Son arrivée est aussi un retour. Et pour être adopté, nécessairement il faut avoir été abandonné. Vous avez raison. Pour moi, surtout depuis que j'ai été diagnostiquée diabétique, tous les maux physiques sont métaphysiques.


 

AA :  Made in Korea est véritablement une fiction. Et à mes yeux de liseur qui ne vous connaissait pas, une fiction vive et merveilleuse, un grand petit livre sur les maladies du corps – qui toujours, aussi, viendraient quelque part du cœur —, ici le diabète. Un très joli grand livre sur l'abandon-adoption-abandon, et l'amitié. Il est naturel que cette fiction portat traces de votre vie, que dans sa trame fictionnelle, certaines aventures d'il en Corée, certaines rencontres de personnages nommés, furent aussi les vôtres. C'est le lot de tout créateur, de toute créatrice.

Je pense par exemple à Dae-Ho, dont j'aime la si brève apparition dans le récit, et son rôle, et le nom même.

Laure Mi Hyun, vous contez ici au moyen du pronom il (du pronom elle, dans S'escrimer à aimer, du pronom je dans Polaroïds, et le dispositif est tout à fait similaire), mais lorsque vous donnez nom à l'un de vos personnages, ce nom est porteur (je le crois) d'autres sens. En tout cas, en Français, dans Dae-Ho je ne peux m'empêcher d'entendre aussi le Dao / Tao, le Chemin. Forcément, dans le cadre qui se resserrant de votre livre, le son Dae-ho j'ai envie de l'associer au Do-jang, le lieu de la pratique du taekwondo, Dae-ho jang, le lieu de la pratique du chemin…


Je crois savoir que vous avez rencontré un Dae-ho, qui évidemment s'appelait autrement, et que la virée vécue par le protagoniste de Made in Korea est issu d'un souvenir de votre vie. Est aussi un souvenir à vous. D'où viendraient les fictions si ce n'est de nos vies ?


LMHCRien à ajouter. Merci infiniment de cette lecture fine et sensible !


 

AA :  L'autre personnage essentiel du roman me semble être l'alter (non pas ego mais ? que devrait-on dire en latin pour un alter-il ?) du protagoniste, Tim. Ce Timoty Timothée dont les dictionnaires des prénoms nous disent qu'ils sont « des individus protecteurs et dévoués, des personnes tournées vers les autres et généreuses, des personnes en demande d'attention et à l'écoute d'autrui. » Laure Mi Hyun Croset, avez-vous rencontré un Tim ?


 

Tim est la quintessence de la bonté. Mais oui, dans l'existence, j'ai rencontré des cœurs purs, davantage que je ne pouvais l'imaginer.


Laure Mi Hyun Croset


&


 

 

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