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From my window in Paris, vue sur Gangnam. Aller simple pas si simple pour le sud du fleuve. Alain a.

Dernière mise à jour : 29 janv. 2022



Ecrit par Alain a. (rédacteur en chef, Ônomad)

GANGNAM 2022 - 2012


« SUIS-JE VRAIMENT CÉLÈBRE DANS CE PAYS ? »

Absolument. Et en France comme sur la planète entière. D'une célébrité acquise en moins de trois mois de même que “dans le concert des nations” la Corée du Sud a radicalement changé de statut en moins de cinquante ans. Une célébrité située entre l'éternel rich and famous de Cukor et le 15 minutes of fame d'Andy Warhol, deux expériences qui se rejoignent sur une planète où à présent 15 minutes pèsent moins qu'une myriade d'instants pali-pali.


Mais qui pose la question ? Serait-il possible qu'une ville ou un quartier d'une ville parle ? Bien sûr que oui. Chère lectrice, cher lecteur d'Onomad, vous semblez étonné. Pourtant, chaque ville, mégapole ou village, chaque quartier, monument, gratte-ciel ou maison parle. Parle de ses habitants et de leurs conceptions : de la vie, de la citoyenneté — ou pas – , de nous et des autres, du bien à leurs yeux et du mal. C'est pour cette raison que le cœur du pouvoir se cache souvent derrière des parois interdites. Quant au fait que certains murs ont des oreilles, et absolument connectées, c'est autre chose. Mais des bouches aussi, et des lèvres et des rives.


En l'occurrence, ce n'est pas physiquement Gangnam qui a posé cette question. Mais celui qui, sur un beat lasertronique était en train d'en devenir le grand ambassadeur, d'un déhanché endiablé et d'un lancer d'invisible lasso : « J'ai vu 20 000 Français, ils étaient littéralement fous… ils chantaient les paroles, ils connaissaient chaque mot, et leur coréen était bon ! » Voilà ce que Psy confie au lendemain du flashmob initié par l'animateur radio Julien Cauet le 5 novembre 2012 place du Trocadéro à Paris pour célébrer son Gangnam Style. Et de préciser : « On m'a dit “c'est un phénomène.” Que ce soit un phénomène signifie que ça ne vient pas de moi mais des gens. Le public a fait ça, le public a fait Gangnam Style, moi je n'ai rien provoqué. Les gens ont trouvé cette musique sur le net et ils l'ont propagée dans le monde entier… »


Oui, les vagues viennent des gens, viennent du cœur des gens où un jour un battement de côté révèle quelque chose des profondeurs inex­primées, et qui sera analysé mille fois de cent façons différentes sans qu'aucune distance permette de le saisir, qui témoigne de faits avérés et subis, d'attentes inassouvies, et soudain d'une rencontre que chacun multiplie et partage. Toujours en ligne neuf ans après, la vidéo du reportage Psy à Paris donne la parole à quelques fans perdus dans la foule métissée, jeune, incroyablement diverse que sa musique en une fraction de rythme a uni.

Psy est ainsi devenu non pas l'acmé (loin d'être atteinte) mais un des plus explosifs symboles de ce qui depuis les années 2010 n'est plus une vague ni une déferlante mais une évidence : le goût mondialement partagé pour un horizon culturel made in Korea, et en Corée symboliquement made in Gangnam — avec des questionnements inavoués, inavouables peut-être.

Or, si élan, talent et temps en sont les préalables nécessaires, si l'adhésion du public est aussi spontanée que profonde, l'onde portant l'Hallyu — la vague coréenne – a été méticuleusement structurée et planifiée, encouragée puis amplifiée par des instances coréennes aussi bien privées que d'État. Et cela, alors même que tous les garçons et les filles des futurs BTS, BlackPink et autres IKON avaient l'âge du berceau. Le point de bascule est 1997.


Ruinée par une crise financière susceptible de mettre à bas tout ce que le pays a su entreprendre depuis 1953, contrainte de lever d'urgence un prêt de 55 milliards de dollars auprès du Fonds Monétaire International1, la Corée du Sud se tourne résolument vers deux nouvelles… DMZ : le numérique et le soft power. L'internet est alors perçu par ses dirigeants comme le seul espace ouvert susceptible de désenclaver un pays qui n'a que trop l'habitude d'être envahi, diminué, contraint. Et le soft power est l'horizon d'un futur… qui vient de loin dans le passé (on y reviendra), un coup de génie qui va puiser dans le virtuel ce que le réel n'a pas, et transformer la cruelle nécessité des Coréens, leur besoin crucial et immédiat, en ardent désir du monde pour la Corée.


Selon Kafka, la poésie est « la hache qui brise la mer gelée en nous ». La Corée vit-elle Kafka depuis toujours ? De la mer gelée, l'assimilation d'internet à une DMZ et de la culture à une onde va tirer une poétique au sens propre — c.a.d le centre d'une culture — dont la puissance est à même de briser toutes frontières.

Et puisque pour tout ce qui est militaire Séoul dépend de Washington, c'est dans le démilitarisé même que la mariée trouvera indépendance. En effet, dans son développement d'après 53 le jeu des super­puissances a interdit à la Corée du Sud ce qui pave la voie royale des progrès technologiques à l'occidentale : une recherche appliquée à visées militaires, qui débouche sans coup férir sur de féconds, révolutionnaires et très rentables usages civils, sociaux et capitalistiques.


À première vue, quoi de plus démilitarisé que Gangnam ? Et, en 1998, à premières vues quoi de plus démilitarisé qu'internet ? Mais en 2012 et 2021…

Au lendemain de son flashmob à Paris, d'une voix lucide et presque résignée Psy déclarait : « Avec cette chanson, avec ce clip, avec cette danse j'avais fait de mon mieux pour être aussi ridicule que possible. Je n'ai pas cherché à devenir un artiste international, j'ai juste uploadé ma vidéo – et ce n'était qu'à l'intention des utilisateurs coréens de Youtube. » Or, en passant par la DMZY (la zone démilitarisée Youtube) son Gangnam Style devient la première way of style à atteindre le milliard de vues et par la suite… contraint Youtube à passer sur des entiers à 64 bits : car lorsque le nombre de vues du clip atteignit 2 147 483 648, Gangnam explosa le compteur… et inaugura le conte.


Celui-ci avait déjà été chuchoté deux décennies auparavant, au tout début des nineties lorsque la Corée, une ixième fois s'était réouverte au large. La première Hallyu passe par les images, classiques alors, quasi-préhistoriques aujourd'hui, du cinéma et de la télévision. Entre les deux vagues, souvenons-nous qu'une des impulsions de la seconde fut cette réflexion venue aux lèvres du président coréen Kim Young-Sam selon laquelle les recettes du seul Jurassic Park américain (préhistoire) équivalaient à la vente de 1 500 000 voitures du Chaebol Park Coréen Hyundai. On peut par ailleurs retenir deux actions qui nous ramènent à Gangnam et aux sources de l'actuelle domination exercée par Séoul sur la culture populaire planétaire. Dans l'excellent et très informé The Birth of Korean Cool, Euny Hong, née aux États-Unis et revenue vivre adolescente… à Gangnam, relate qu'en 1992 la valise diplomatique coréenne fait parvenir à HongKong les Bétamax d'un drama intitulé…




What is love ?

avec mission donnée au consulat coréen local d'obtenir que l'un ou l'autre des networks de l'île, alors sous mandat britannique, le diffuse. Les diplomates vont réussir ce qu'aucun espion n'aurait pu. La question What is love ? doublée en cantonais sur fonds d'État sera posée par ATV à la population les mardis et vendredis soirs avec un tel succès « qu'on ne voyait plus de voitures ni de bus dans les rues ». À cette époque il n'existait en Asie aucune demande pour quelque produit culturel coréen que ce soit. L'air ne connaissant pas de frontières, la diffusion toucha aussi bien le nucleus familial des HongKongais – avec régression inattendue de la place des femmes à la clé – que toute la province de Guangdong en Chine continentale. L'Hallyu naquit alors, ce sont les Chinois qui lui ont donné son nom.

Parmi les pays, d'Asie en Proche Orient, de Proche Orient en Afrique puis Europe de l'Est, Amérique du Sud et enfin ceux de stricte obédience occidentale, qui céderont en bloc à ces diffusions de cœur sans effusion de sang, il est savoureux de compter l'Iran : lequel succomba au drama historique Les Joyaux du Palais ving-cinq ans après que la principale artère de Gangnam – celle qui accueille les quartiers généraux affairés de Google et Naver, Samsung Électronics et Kakao – ait été baptisée… Teheran-ro.


Un peu plus de la moitié des capitaux de Séoul est investie là, se connecte là, dans ce qu'on appelle aussi la Teheran Valley (d'après la Silicon Valley d'un far west devenu extrême ouest, bientôt boomer looser sans doute mais site originel de l'ère numérique), où ce ne sont pas seulement les plus hauts skyscrappers qui crèvent l'azur mais des fonds… et des lames de fond, une autre Hallyu. Or, pour que cela existe il a fallu dans les années 60 et 70 que la capitale coréenne conquière le sud du fleuve — littéralement Gangnam — et pour ce faire exproprie à tour de gros bras et détruise ce qui était. Telle est l'histoire qu'on ne raconte guère, la mémoire qui bit à bit s'efface des cartes-mère.


À Gangnam dit-on, la lumière des néons ne ferait pas qu'effacer la nuit, elle plongerait dans le néant, et le verre y est plus opaque que les tombes. Ça et là au pied des gratte-ciel se bousculent encore échoppes et petits marchés, pousse le vif le vivace, également plaintes et révoltes : les semi-conducteurs ne conduisent pas tout le monde au bonheur, il se murmure même que devenir idol ne le garantit pas. Avez-vous entendu parler de la version K-Pop du club des 27 ? Quel est donc le nom du fleuve qui traverse nos vies par Seoul, quelle est cette vague profonde qui meut le peuple de Corée ?


Est-il si étonnant que les marches et manifestations démocratiques d'il y a quatre ans à Séoul, refusant l'opacité autant que la corruption se soient, avec un imprédictible succès, recueillies à la lumière de bougies auprès de la statue du roi Sejong, l'inventeur légendaire du Hangeul, écriture du coréen que « tu peux apprendre en trois jours » m'affirme une amie qui l'enseigne ? Retourner à la source des langues, des sons et du silence sera toujours un bienfait. Séoul m'a toujours rappelé l'âme… par la grâce de l'anglais soul. Ce qui se transmet d'une culture à tant d'autres prend chaque fois des tours étranges et imprévus.


2012

Cherchant à étudier

le rôle des gouvernements

coréens successifs dans l'amplification du phénomène Hallyu, comptabilisant les critiques notamment occidentales choisissant de n'y voir que productions préfabriquées made in Korea à destination de l'étranger, je me suis pris à rêver à une autre sonorité que l'on peut décliner en deux mots d'anglais global : oversea and oversee. Oui, l'Hallyu est en partie oversee par l'État coréen pour l'overseas. Mais comme tous les softpower, elle est absolument over that, elle tout-déborde et crée un nouveau monde.


Nous autres du XXIe siècle avons peut-être oublié qu'en 1947 juste après la deuxième guerre mondiale les États-Unis ont conditionné la reconstruction de l'Europe à l'adhésion à un plan, le plan Marshall, « destiné à gagner à la démocratie » les esprits et les cœurs par le moyen du cinéma. Et… à maintenir le plus de pays possibles sous la coupe culturelle, politique et par conséquent économique, étasunienne. Hollywood prit le relais dans le sillage du même plan. Cependant, ce que les films ont convoyé déborde de loin l'american way of life, même s'ils l'ont énormément soutenu. Une idée qui a été transmise ne peut être reprise, elle se voit transformée, habitée autrement, amplifiée, et elle brille de lumières autres, nouvelles.

Revenons à 2012.

À la Noël de cette année-là Psy chante son Gangnam Style devant la famille Obama, quelque temps à peine après en avoir enseigné les pas à Ban Ki-Moon qui présidait alors l'ONU. L'extravagant extraordinaire artiste chinois Wei Wei en donne bientôt une cover où le fait de porter menottes ne l'empêche pas de galoper, jubiler, danser, saluer… A son tour Anish Kapoor galopera au secours de la victoire, par arrivisme ou sincérité. Toutes ces vidéos sont en ligne. 2017, Séoul : au sein de la cité la plus connectée du monde, sait-on chose plus d'un autre temps que formuler un vœu au moyen de simples bougies ? Sous les paupières opérées, combien de regards dessillés ?


J'ai découvert les K-dramas il y a peu, et suis profondément touché par la confrontation fréquente dans leurs scénarii entre tradition et ultra-modernité, solitude et sollicitude, entre Nord et puis Sud, passé et futur. Par le fait que les pensées des protagonistes (y compris les méchants) s'y explicitent à fleur d'écran, comme données et datas rendues visibles. Par le fait que le sexe y est repris par l'amour et que l'union des cœurs prenne temps et musique, ce qui, dans les séries d'ici est désormais bien rare. Ces chemins de narrations, cette chose contée, ne sont gravés dans aucun programme gouvernemental, ni dans la tradition confucéenne, qu'ils dépassent et subsument. Des artistes et des entrepreneurs, des hommes et femmes d'affaires, des politiciens, des personnages d'État et d'autres gens œuvrant dans l'ombre ont, au cœur même d'une crise amère, semé les graines de quelque chose. YU Jeoung Yeol, Président et CEO de la Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA) le rappelle ainsi à l'incipit de son actuel texte de présentation en ligne : « Quand la vie ne vous offre que des citrons, faites-en de la limonade […] : phrase proverbiale en résonance avec l'aptitude sud-coréenne à tourner les crises en opportunités. » Il est symptomatique que les bureaux de ladite KOTRA soient géographiquement situés à la pointe sud de Gangnam.

Naju accueille les bureaux de la Korea Creative Content Agency (KOCCA), l'agence gouvernementale qui oversees les contenus créatifs pour l'overseas, mais aussi le Conseil des Arts de Corée (ARKO), les Korea Internet & Security Agency (KISA) et la Korea Communications Agency (KCA), « the central agency that realizes Open Communication to the world » etc.

En sorte que depuis ma fenêtre à Paris ouverte sur le ciel de l'automne, ce que je peux voir de Séoul et de Gangnam, c'est que si les horizons de Gangnam constituent un miroir aux alouettes, il s'agit d'alouettes coréennes mais pas que, alouettes qui depuis toute la planète volent avec constance vers ce sud, un sud virtuel et intraitable, un sud considéré comme l'épicentre de l'avenir contrôlé, un sud pour le pire ou le meilleur assimilé au futur.


Alain a. (rédacteur en chef, Ônomad)





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