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Cosmos Apolliniens, Récréations nocturnes & affinités symboliques

Dernière mise à jour : 1 juil. 2023


Entre 1h et 2h30, crayon, 2022


Il arrive qu'aux heures où elle ne s'éprouve pas assaillie, submergée, de pensées heures que je pressens de nuit, sans le savoir de vrai — Kyoung-Mi Kim dessinatrice s'abandonne à ce qu'elle appelle peindre, serait-ce en gris et blanc, serait-ce en crayonné ou encore à eau et encre ; et il arrive alors qu'au milieu de ce repos de la pensée adviennent des couleurs.

Tantôt effectivement posées sur la feuille, pastel, aquarelles, gouaches peut-être (?), souvent suggérées par l'infinie délicatesse de sépias et camaïeux désaturés.


En ces toiles-là — j'écris toiles, fussent-elles de papier : car elles me font penser à des lits et des lacs — se déploie la presque même grammaire de formes que dans les narrations, mais cette fois étale et asilentie, indicible et avouée, sensuelle et cosmologique, géométrisée et géographisée…


Dans les harmonies de gris s'alanguissent ci des formes et des gouttes, là des arpèges de grappes et de seins ; ailleurs pilosités et pics s'acoquinent… y paraissent quelques havres offerts. Comme si peindre se jouait les yeux fermés dans la prescience ou le souvenir de caresses, réelles ou pas réelles, avant le rendormir.


Et lorsque c'est en couleurs, peindre se fait musique, le maître est Kandinsky. Ouvrez les yeux et les oreilles : vous verrez des symphonies et des fugues, le subconscient cligne joyeusement des paupières, le non-prémédité s'éveille, il y vient des averses de neige comme de lumière, des nuées et des nuages, des orages et un caprice, ou bien un cœur qui bat, et puis des triangles cosmiques. Là aux aguets, qui donc croasse ?

N'est-ce pas un crapaud ?



Kandinsky appelait Improvisations ses « expressions » picturales « principalement inconscientes et pour une grande part issues soudainement de processus de caractère intérieur » écrivait-il, « c'est-à-dire [issues] des impressions de la ‘nature intérieure' »… J'ai le sentiment qu'en l'être de Kyoung-Mi se joue de ce côté de son œuvre une chose qui y ressemble.


« Je regarde beaucoup Bosch, et Brueghel l'Ancien » me confia-t-elle un samedi après-midi de grande chaleur : « J'adore, parce que chaque fois que j'y retourne, j'y cherche, j'y trouve, de nouvelles choses inaperçues avant, ou qui prennent un nouveau sens… ».


En tout ce qu'elle dessine, Kyoung-Mi Kim développe un langage symbolique mis au service d'aventures initiatiques à rebours du sens commun mais dans le droit fil de merveilleux et du terrible, et c'est par là qu'à sa façon particulière à elle, elle se relie à Bosch, Brueghel, Crumb, Topor, Blanquet… tous arpenteurs, explorateurs, du très particulier saisi au sein de multitudes enfiévrées par une trajectoire commune entre les mondes : de l'ici-bas aux au-delà, du quotidien au surréel, de la terre au ciel ou aux enfers. Planètes atroces ou bien de blague. Elle y travaille assidûment de jour jusqu'à ce qu'une onde de nuit l'éveille et l'emmène au cœur même de ces territoires qui tiennent du conscient, du surconscient, et de l'inconscient, du bref et de la patience, de l'observation clinique et de la prophétie, de la synthèse critique et du tsunami. Et ses formes-personnages sont par sa main vouées, tantôt à tous les miroirs toutes les menaces tous les désastres, et tantôt aux seules caresses et songes, que la vie promet : qu'on le veuille ou pas, qu'on le sache ou non. Qu'on le dénie souvent.



Caresses voyages de ses Cosmos – ces éveils du songe qui dévoilent et dénudent et dépeignent, crayon levé qui en semi-automatique, dit-elle, parcourt les monts & démons et merveilles prises dans les phares de ce qui survient là, la pensée enfin assoupie, et s'étendent à s'alanguir,

on en a parlé plus haut.



Narrations multi-apocalyptiques de ses Chaosmos : les fantasmagories diurnes de planches noires quasiment sans réserve de blanc, vibrantes de cochons ou crapauds à notre image, saturées d'inventions d'ordre (ou désordre) graphique mais pas seulement : on y croise tant d'ustensiles du défunt XXe siècle, celui-ci utilisé prosaïquement par tel ou tel protagoniste saisi, flashé ! croqué au sein d'une masse grouillante de congénères affairés – mais à quelle tâche ultime ? – , celui-là détourné poétiquement – ou furieusement ? – par l'artiste de sa fonction première, dans ces foules bousculées autant que conduites par une devotio moderna énigmatique : dans l'étang aux nymphéas, élever et protéger la beauté, fût-ce au risque d'un suprême (et accepté et ignoré) sacrifice ; quoi qu'il en soit, quoi qu'il advienne, s'y promener…

Aux abattoirs, se vouer à la frénésie cannibale du un par le tous et de tout par tous, consommation par laquelle on dévore et on est soi-même dévoré.e, consumation dealée à grand renfort de réclames aguichantes "Viens là !", "Bonbon",

"Bon Goût"…

…faisant irrésistiblement penser aux incisifs "Obey" and "Buy" d'une Invasion Los Angeles qui s'étendrait désormais à la planète entière,

dans cette saisie d'un nous drolatique et courant à quel abîme, débordant toute convention et cadres, et entraînant Kyoung-Mi Kim à couvrir sa feuille, à chaque fois toute la feuille, tout l'espace et même au-delà (la série des Abattoirs se déploie sur 8 planches !) à seule fin de multiplier tout en les raffinant ses irrésistibles processions vers l'iné-luctable, processions – ou process, dirait-on actuellement – qui çà et là n'empê-chent, ô surprise, untel de s'abandonner à tel îlot de fraîcheur – un bubble-shake siroté –, une telle à une lagune de sable chair, ces deux autres à un échange de regards en âmes un instant énamourées, lui à une pause cigarette ou tous ceux-là, que l'on juge si mal à l'innocente certitude qu'ils œuvrent pour la beauté, pour la vie même, pour le bonheur.



Les silhouettes nées d'un trait comme celles préméditées et de longtemps répétées, se livrent alors à d'indénombrables saynètes créant les mille et unes narrations d'un conte à mille et une voix et voies et vies, un conte dont la totalité et la finalité annoncée semblent toujours sur le point de submerger l'individu.


Et puis ça et là, on l'a vu, surgissent de tout ce qui cerne,

de tout ce qui fait silhouettes, des calmes patiemment scandés de stries, points, hachures, nuées, perles, gouttes, écailles et autres invitations à caresser, calmes dont il n'étonnera pas qu'ils deviennent autrement et ailleurs ces étendues nocturnes d'abandon que Kyoung-Mi Kim appelle Récréations.






…Alambic, appareils photos, ombrelles et parasols, lotus en tous ses états de fleur comme de graine, rouleaux de papier toilette et véhicules — camions, soucoupes, avions, fusées seringues et autres tuyauteries pneumatiques —, bottines et masques à gaz, volcans crayons en activité, crème glacée, spirales et bananes, méduses et blasons du féminin comme du mâle, jambes mécanisées, balais et hachoirs, et oh des cœurs bien sûr et des nuées aussi font non pas constellation mais profusion. Profusion de Symboles, dont s'emparent crapauds arcanes et naturellement cochons… tout aussi symboliques.


Or, les symboles échappent au rationnel, admettent en leur sein contradiction et polarités antagonistes, procèdent – nous dit Jean Chevalier dans le Dictionnaire qu'il leur a consacrés – par « éclatement de l'un vers le multiple », se perfectionnent par accumulations et multiplications, répétitions et transmutations continues : soit la façon même de Kyoung-Mi Kim.




« Si le livre que nous lisons si l'image que nous regardons

ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne,

à quoi bon le lire à quoi bon la regarder ? »

Kafka and I ; )


Les symboles ne sont jamais « expliqué(s) une fois pour toutes, mais toujours à déchiffrer de nouveau, de même qu'une partition musicale… » (Henri Corbin). Un autre Henry (Miller), disait de Hieronymus Bosch qu'il « est un des rares peintres – plus qu'un peintre en vérité ! – qui avait une vision magique. Il voyait à travers le monde phénoménal, le rendait transparent et nous révélait son aspect originel. » Kyoung-Mi Kim n'est pas un peintre attitré de la Vierge, un Hollandais volant des mers paradisiaques ou infernales, mais une jeune dessinatrice de l'aujourd'hui, née en Corée et œuvrant dans une réalité tout à la fois bardée d'écrans et de frontières et poreuse à des espaces dits virtuels. Quant à nous, nous ne respirons plus l'atmosphère de mysticisme qui prévalait dans la deuxième moitié du XVe siècle, mais peut-être étouffons-nous de frénésie technologique et publicitaire et certainement avons-nous des raisons de craindre de nouveau une fin des temps, brûlante et numérique. Comment nous réveiller ? Où donc trouver la fraîcheur ? Quels seraient les aspects originels de l'existence ?

Kyoung-mi cherche. Aussi je vous en prie,

n'analysez pas intellectuellement, ne pelez pas l'oignon.

Plongez dans l'étang, nagez les étendues,

savourez les paradis, éclaboussez,

observez, regardez,

écoutez.


Écouter quoi ? l'encre,

l'eau,


les images.



 

FANTASMA GRAPHIE

Kyoung-Mi Kim, exposition solo

26 juin - 16 juillet

Looloolook Gallery

les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi

11h - 13h et 14h30 - 19h

+ les mercredi et dimanche sur rendez-vous au 06 19 76 26 74


à voir, lire & plus si affinités



.un regard sur les œuvres exposées,


.exultation du trait, une interview de Kyoung-Mi Kim

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